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Une maman sur Skype

Cet inconnu est assis à côté de moi à l’aéroport de Bogotá. Nous attendons probablement le même vol à destination d’Atlanta, partageons la même borne de recharge. Deux voyageurs d’affaires devant leur quelconque fichier excel. La sonnerie Skype se fait entendre. Nous sursautons en chœur. C’est son tour, pas le mien. « Hey sweethie, mommy told me you lost a tooth, that’s great. You know you will have to put it under your pillow right? » Il était ému. Un papa sur Skype, faisant son possible pour jouer son rôle de père à distance.

Je suis moi aussi une maman sur Skype plus souvent qu’à mon tour. Une maman qui dépend des aléas du wifi pour pouvoir souhaiter bonne nuit à ses petits. Qui anticipe parfois l’absence de réseau et qui enregistre un message avec son téléphone, l’envoie par texto, et espère qu’ils sentiront peut-être sa présence lorsqu’ils l’écouteront en boucle. Une maman sur Facetime qui entend les cris de ses enfants avant de se retrouver devant un écran qui montre le plancher et les jouets épars, écoutant de loin son chum gérer la situation, sans pouvoir intervenir.

Je les ai aimé dès la première seconde où ils sont apparus en moi. Je me suis jurée et leur ai promis d’être là pour eux, toujours, sans compromis. Je les ai accueilli dans ma vie sans demi-mesure, les ai allaités, bercés, portés, le plus possible, refusant l’idée que « je les gâtais », répondant que c’était moi qui se gâtait. J’ai menti pour retarder leur entrée à la garderie (désolée, nous sommes en voyage, l’intégration devra attendre…), ai étiré aussi longtemps que possible mon congé de maternité (finalement, je vais attendre le retour des vacances…), suis retournée au travail avec une boule au ventre et l’envie de hurler leur absence. J’étais imposteure dans ce bureau, mon vrai rôle était auprès de mes bébés.

Puis les opportunités de voyage sont arrivées. Au début j’ai dit oui, trois jours. Puis une semaine, puis presque deux. Puis trop souvent. Et je suis devenue une maman souvent en voyage.

Une maman qui profite de son temps à l’étranger pour travailler tard, sortir prendre un verre, lire autre chose que des livres pour enfant, dormir toute la nuit sans interruption. Une maman à l’autre bout du monde qui évite à tout prix les endroits où il y a des enfants, car ça lui tord les entrailles.

J’ai des petits hommes qui maîtrisent mieux le globe-terrestre que bien des adultes, qui ont des répliques d’avion dans leur bac à jouet, qui me voient faire et défaire des valises, m’apportant des devises étrangères qu’ils ont caché dans un camion de plastique. Un grand garçon de quatre ans qui explique, avec une pointe de fierté et d’amertume dans les yeux, que « ma maman elle donne de l’eau aux gens dans d’autres pays pour faire pousser des légumes, mais il faut qu’elle voyage ». Un petit homme de deux ans qui me demande pourquoi j’ai deux « travail », un ici et un là-bas, et pourquoi il ne peut pas venir travailler avec moi là-bas non plus.

J’ai un amoureux qui tient le fort. Sans qui jamais je ne pourrais m’absenter. Pour qui je suis insultée chaque fois qu’on me dit « mais tu es la maman, ce n’est pas pareil… », parce qu’il est là, entièrement là pour eux et pour moi. Un pilier. J’ai des parents qui font mille kilomètres pour venir passer une fin de semaine avec mes enfants quand je ne suis pas là, pour leur changer les idées, pour nous aider.

J’ai un travail que j’aime. La carrière stimulante dont j’ai toujours rêvée, pour laquelle j’ai bûché et couru après les étoiles à aligner. Et à vrai dire, j’adore ça, voyager. Découvrir des lieu, vibrer au rythme d’un quotidien exotique, apprendre des langues, découvrir les subtilités d’une autre culture.

Mais je ne suis pas là chez l’ergo, chez le dentiste, chez le médecin. Je n’ai pas vu la chauve-souris en rouleaux de papier de toilette de mon fils qui est accrochée dans son local de garderie. Je me rends compte trop tard que les souliers de mon autre fils ne lui font plus. Je ne suis pas là pour arroser les tomates que nous avons plantées ensemble.

Je me suis jurée et leur ai promis que je serais toujours là pour eux. Je dois maintenant me persuader que je ne manque pas à ma promesse en étant souvent au loin. J’ose croire que mes fils y verront une leçon de liberté, d’accomplissement. Qu’ils sauront qu’ils ont eux aussi le droit de poursuivre leurs rêves, quels qu’ils soient et que parfois, ça implique de ne pas être ensemble. Je dois me convaincre qu’entre-temps, leur papa, mes parents, ma belle-famille et la garderie font partie de ce village qui élève, avec amour, mes enfants.

On annonce l’embarquement. Je vais attraper mon avion, lire en trouvant le temps long dans les airs, faire de mon mieux pour ne bousculer personne en me ruant vers la douane à l’arrivée, apprécier que le chauffeur de taxi roule un peu trop vite sur l’autoroute. Je vais réveiller mon chum parce qu’il aura mis, par habitude, le loquet à la porte avant d’aller dormir. Je vais aller me blottir contre ce que j’ai de plus précieux au monde, les miens. Et je vais m’endormir en priant que le jour où mon enfant perdra sa première dent, je serai là pour fouiller dans le fond de mon porte-monnaie, que contrairement à ce papa à l’aéroport, j’aurai à me demander combien ça peut bien valoir de nos jours, une dent d’enfant.

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