Comme tous les parents du monde, j’aimerais que mon fils grandisse en étant quelqu’un de bien. Une personne épanouie, capable d’entretenir des relations saines avec les autres, généreuse, créative, accomplie. Une personne heureuse. Aucun parent ne met au monde un humain en espérant qu’il soit malheureux.
Mais une fois que le bébé est né, il n’y a pas de mode d’emploi. On construit ça comment, un humain heureux?
Au début, c’est facile. On n’a qu’à l’aimer inconditionnellement. Il est tout petit, tout vulnérable. On confronte un peu les grands-mères qui nous disent qu’il faut laisser pleurer “sinon il va être gâté” et on sort l’argument en vogue qu’un nourrisson, ça n’a pas des caprices, mais des besoins. Besoin de lait, mais aussi de chaleur, de réconfort. On se lève la nuit sans regarder l’heure, en se disant que si nous étions abandonné dans un lit à barreau, incapable d’en sortir pour aller à la toilette ou boire une gorgée d’eau, nous aussi aurions envie que quelqu’un vienne nous aider. On l’amène dormir dans notre lit parce que c’est rassurant et plus facile pour tout le monde.
Puis le petit bout d’homme grandit et son caractère apparaît. La première crise du bacon est bien drôle, mais les suivantes? Faut-il l’ignorer pour qu’il cesse? Peut-on le consoler sans le gâter? Et quand il décide, à l’épicerie, qu’il lance le contenu du charriot par terre? Et quand il nous mord parce que ses dents le font souffrir? Et quand il se choque parce qu’il n’a pas envie de légumes? Et quand il refuse d’aller dormir parce que la vie est trop excitante? On fait quoi?
Toutes sortes de réponses existes. Les nombreux livres, les émissions de télé et les petites madames au centre d’achat sont autant de sources de renseignement. Plusieurs experts diront cependant que peu importe ce qu’on tente de faire, il y a fort à parier qu’on reproduira essentiellement ce que l’on a connu. Après tout, ça a marché, non?
Mais bon, on a quand même le droit de vouloir réfléchir à la question.
J’ai toujours ressenti un malaise face à l’approche behavioriste (pensez à Super Nanny ou Dr Nadia). Je ne veux pas “dresser” mon enfant pour qu’il obéisse à mes besoins. La carotte et le bâton avec la sacro-sainte directive d’être toujours constant sans JAMAIS déroger d’un principe, ça ne me ressemble pas beaucoup. Puis récemment, on m’a parlé de ce livre : Unconditionnal Parenting, de Alfie Kohn. Je l’ai commencé avant mon départ et en continue présentement la lecture.

Et si la méthode récompense/punition n’était pas la bonne approche? Le retrait, que l’on pense inoffensif quand on le compare avec les punitions corporelles, est-il vraiment anodin? En mettant son enfant en retrait, le parent se dit qu’il le fait pour le bien de l’enfant. Parce qu’il l’aime. Il espère que l’enfant en profitera pour réfléchir à ses actes. Et surtout, qu’il ne recommencera plus.
Mais si, au contraire, l’enfant vivait cela comme un amour conditionnel? “ma maman ne m’aime plus si je fais cela”. Bien sûr, ce n’est pas ce que le parent ressent. Mais c’est peut-être le message qu’il envoie malgré tout. À court terme, il y a des chances que l’enfant ne recommence plus par peur d’être à nouveau puni. Mais avoir peur de ses parents, est-ce une bonne raison pour ne plus mal agir? Et surtout, est-ce la bonne approche à long terme? Pas certaine.
Un parent qui pense que son enfant puni va réfléchir à comment il pourrait faire pour mieux agir la prochaine fois est un parent qui n’a jamais été puni! Ou qui a oublié le sentiment d’injustice et l’envie de vengeance que l’on ressent quand on est privé malgré nous de notre liberté.
L’auteur mentionne que les punitions, ça ne fait qu’aller en escaladant, que ça ne marche pas (plus ça va, plus on doit en trouver des dures pour qu’elles fonctionnent) et que ça envoie le message à son enfant que la chose à faire est d’éviter de se faire prendre, tout simplement. Très peu pour la relation de confiance.
Dans la vraie vie, on peut subir les conséquences directes de nos actions, mais on ne se fait pas “punir” par une force extérieure (à moins d’aller en prison). D’ailleurs, le mot conséquence qu’on utilise actuellement au lieu du mot punition est plutôt faux. Si un jour je refuse de manger parce que je suis fâchée, personne ne va m’envoyer dans ma chambre réfléchir (punition). J’aurai simplement faim plus tard (conséquence). Et peut-être que je mangerai une collation en soirée sans que personne ne m’en empêche… pourquoi exige-t-on de nos enfants ce qu’on n’exige même pas de soi-même?
Pour l’auteur, les félicitations et récompenses à outrance ne sont pas mieux que les punitions. Ce n’est que l’envers de la médaille, ou le complément de la punition si l’on veut. Un enfant qui reçoit trop de récompenses ou de félicitations finit par avoir la recherche de récompenses et félicitations comme source de motivation au lieu du désir réel de bien faire les choses. Ça pourrait miner la confiance et faire des adultes constamment à la recherche de l’approbation des autres. Et surtout, ça enlève le goût d’explorer pour soi-même. Selon les recherches, les enfants qui reçoivent des récompenses auraient tendance à reproduire les mêmes actes (pour être récompensés à nouveau), plutôt qu’à réfléchir et tenter de nouvelles choses. Ils sont conditionnés, tout simplement.
J’ai aussi trouvé intéressant quand l’auteur mentionne que souvent, des parents d’ados à problèmes disent qu’ils ne comprennent pas, “il m’écoutait toujours quand il était plus jeune, c’était un enfant facile”. Eh bien ces ados n’auraient pas changé, c’est juste qu’en vieillissant, ils écouteraient la pression des pairs plutôt que la pression parentale. L’auteur encourage à penser à long terme et à plutôt encourager nos enfants à faire des choix critiques, même si ça implique de nous remettre en question nous, les parents.
On fait quoi alors? Laisser l’enfant faire tout ce qu’il veut sans rien dire n’est pas mieux, évidemment. Au contraire, c’est une forme d’abandon alors que notre rôle de parent est bien réel. Et si on faisait confiance à notre enfant? Qu’on lui expliquait les choses tout en se mettant parfois dans sa peau, qu’on l’encourageait à réfléchir? C’est un chemin un peu plus long, mais en fin de compte, c’est le seul qui nous permet de réellement créer un lien de respect mutuel. Certains diront qu’expliquer, ça ne fonctionne pas. Ça voudrait dire qu’un enfant n’accorderait pas d’importance à ce que ses parents, les personnes les plus importantes pour lui, pensent? Difficile d’y croire.
Juste avant mon départ, Baptiste m’a mise à l’épreuve en me faisant le coup du panier d’épicerie. Tout ce que j’y déposais, il voulait lancer par terre. Au début, j’ai dit un non très clair en le regardant. Puis je me suis ravisée… Il faisait ça pourquoi au juste? Certainement pas pour me faire suer. C’était un jeu. Il regardait les objets tomber avec amusement. À long terme, est-ce que je veux un enfant qui est curieux, qui fait des expériences, ou un enfant qui a peur que je le chicane s’il tente des choses?
J’ai enlevé les objets cassants de sa portée en lui expliquant qu’il ne fallait pas les lancer par terre, que ça les briserait. Puis on s’est arrêté au milieu d’une allée tranquille et on a laissé tomber le contenant de plastique du mesclun. Plein de fois. Je l’ai fait avec lui. Ça a pris deux minutes et il est passé à autre chose. Au lieu d’une frustration mutuelle, on a vécu un moment de jeu complice… Quoi qu’en pense la petite madame qui nous a regardé bizarrement, on n’a rien fait de mal et je n’ai pas gâté mon enfant.
Après tout, avec sa petite bette, ce dont j’ai envie, c’est justement ça : l’aimer inconditionnellement.
